il y a un manque de professionnels en informatique à Maurice

Avinash Meetoo
Avinash Meetoo, ingénieur informatique et conseiller : «il y a un manque de professionnels en informatique à Maurice»
Selon Avinash Meetoo, ingénieur informatique et conseiller du ministre de la Technologie, de la communication et de l’innovation, il faut miser sur la seule ressource que Maurice a dans le monde technologique : nos jeunes. Il déplore le fait que nous n'arrivions pas à les former correctement alors qu'ils représentent le futur du pays.
La notion de transformation numérique est-elle suffisamment connue à Maurice ?
Je dirais oui. Et à tous les niveaux. Depuis des années, nous savons que l'information est la ressource la plus importante que puisse posséder une organisation, plus importante que l'argent, par exemple. C'est d'ailleurs pour cela que les informaticiens, ceux qui savent stocker et transformer l'information, sont devenus si importants aujourd'hui. En effet, notre monde moderne est régi par des entreprises comme Google, Apple, Microsoft, Facebook, Amazon ou Tesla, toutes fondées par des informaticiens...
Nos organisations, aussi bien du privé que du public, ont bien compris que leur futur dépend de leur capacité à s'adapter aux impératifs du nouveau monde. Les clients deviennent de plus en plus exigeants, le cadre légal devient de plus en plus précis et pointu et la concurrence devient mondiale. Dans les autres pays, les organisations sont en train d'effectuer cette adaptation par le biais du numérique. En 2015, Satya Nadella, le nouveau CEO de Microsoft, avait dit : « Every business will be a software business ».
Quelles sont les étapes de transition nécessaires pour passer à l’ère numérique? Sommes-nous prêts et à quels obstacles sommes-nous confrontés ?
À Maurice, les entreprises du privé, afin de rester compétitives, ont pris le train de la transformation numérique dès le début. Notre industrie sucrière, par exemple, est aujourd'hui largement automatisée, y compris la récolte de la canne. Depuis des années, notre industrie textile a investi énormément en équipement numérique. Et que dire de nos secteurs des services financiers et de services informatiques ? Les deux dépendent à 100 % de la technologie.
Nos petites entreprises ne sont pas en reste. En effet, elles utilisent toutes les outils de communication modernes pour interagir avec leurs clients et fournisseurs. Nous avons l'habitude maintenant, dès que nous utilisons Facebook, de voir des « posts » vantant les mérites de telle poudre de curry ou de tel service d'installation de panneaux solaires photovoltaïques et nous ne pouvons que nous en réjouir.
Mais, il est clair que nous manquons de professionnels en informatique à Maurice. Aujourd'hui, Ébène accueille 750 entreprises informatiques qui emploient 23 000 personnes. À mon avis, ce nombre peut facilement doubler. Mais l'époque des centres d'appels est révolue. Aujourd'hui, les entreprises ont besoin de développeurs de logiciels (des software engineers), des data scientists, des personnes formées pour les technologies émergentes telles que l'intelligence artificielle, le Blockchain ou l'Internet of Things.
Et, malheureusement, nos universités sont loin du compte. Malgré le fait qu'elles accueillent certains de nos meilleurs étudiants (les fameux « Trois A »), ceux-ci, à la fin de leurs études, ne sont pas immédiatement opérationnels en entreprise et nécessitent souvent encore de la formation. Mais le plus grave est que la majorité de ces étudiants, après leur passage à l'université, n'ont pas appris à apprendre. En effet, le monde technologique change constamment et, pour une entreprise, il est essentiel de recruter des personnes qui ont une capacité à assimiler rapidement de nouvelles choses afin de rendre l'entreprise encore plus performante. Nous savons tous que la seule ressource de Maurice est nos jeunes et il est triste que nous ne sachions pas les former correctement afin qu'ils puissent contribuer au maximum au développement de notre pays.
Au niveau du secteur public, les multiples départements des ministères ainsi que des corps paraétatiques ont aussi commencé leur transformation numérique depuis quelques années. D'ailleurs, Maurice est considéré comme étant le pays le plus avancé du continent africain en matière d'utilisation de la technologie (ICT Development Index 2017 du International Telecommunication Union) et troisième en termes d'e-government (e-Government Survey 2016 des Nations Unies). Mais le plus difficile reste à faire. Nous devons maintenant trouver des solutions innovantes aux problèmes les plus importants de Maurice. Par exemple, comment exploiter, en respectant au mieux la nature, nos 2,3 millions de km2 d'eau territoriale ? Ou comment faire pour avoir moins d’embouteillage et de pollution ? Ou encore comment drastiquement réduire notre prévalence aux maladies cardiovasculaires et au diabète ?
Ces problèmes sont complexes et leurs solutions nécessiteront une collaboration entre experts provenant de divers domaines. Les institutions publiques doivent donc changer pour devenir des facilitateurs.
Nous devons aussi être capables de consulter l'ensemble de la population afin de bien cerner leurs attentes et comprendre les problèmes qui affectent leur bien-être. Cette participation citoyenne peut même aider à identifier des solutions adéquates.
La plupart des jeunes encore à l’école primaire à Maurice exerceront un métier qui n’existe pas encore.»
On évoque souvent la fracture sociétale et générationnelle lorsqu’on en vient à la digitalisation. Est-ce que Maurice est également concerné ?
L'ordinateur, inventé durant la Seconde guerre mondiale, est vraiment rentré dans les mœurs à Maurice durant les années 80. D'ailleurs, ceux comme moi qui sont nés dans les années 70 et ont grandi pendant les années 80 ont été les premiers à avoir des ordinateurs à la maison.
Nous comprenons tous l'importance de la technologie, des ordinateurs, des smartphones, de Skype, d’Internet, etc. et il est clair que chacun, du plus jeune au plus âgé, est utilisateur de la technologie. Et c'est une excellente chose. N'est-il pas vrai que le taux de pénétration du mobile à Maurice est de 145 % ? Cela signifie qu'il y a plus de téléphones portables que de personnes dans l'île...Mais, ici, il est important de faire la distinction entre utilisateurs et professionnels.
Les professionnels de l'informatique sont des personnes formées au plus haut niveau et, par exemple, en France, où j'ai effectué mes études, cela prend cinq ans. Comme je l'ai mentionné auparavant, ces informaticiens sont aujourd'hui des créateurs de logiciels, des analystes de données, des experts en intelligence artificielle ou en Blockchain. Et, naturellement, ces concepts échappent à certaines personnes : les personnes âgées qui ont connu l'ordinateur tardivement, les plus jeunes qui n'ont pas suivi les évolutions (ou révolutions) de l'informatique et qui se retrouvent maintenant dépassées et ceux qui, malheureusement, vivent encore dans des poches de pauvreté où l'informatique n'est qu'un lointain frémissement...
Mais, heureusement, grâce à Android (construit sur le logiciel libre Linux), qui a vraiment démocratisé l'accès à la technologie, le WiFi, facilement disponible, et l'amélioration du « syllabus » de Cambridge pour l'informatique, chaque Mauricien peut aujourd'hui aspirer à devenir un bon informaticien et, ainsi, émuler les Linus Torvalds, Bill Gates, Mark Zuckerberg, Larry Page, Sergey Brin ou Elon Musk...
Quels sont les bénéfices de la digitalisation ? Peut-elle générer de nouveaux emplois ?
Dans ma présentation lors du TEDx ALC en 2016 (voir http://bit.ly/tedx_am), j'explique que les métiers du futur seront très différents des métiers d'aujourd'hui. La plupart des jeunes encore à l'école primaire à Maurice exerceront un métier qui n'existe pas encore.
Ces métiers s'appuieront largement sur les STEM. Il est donc important, pour nos jeunes, d'être compétents en sciences, technologie, Engineering et mathématiques.
Il est dramatique que beaucoup de parents mauriciens rêvent encore à des fils ou filles comptables, avocats ou médecins : il y en a trop et ces emplois, dans beaucoup de cas, seront menacés par l'automatisation.
Nous voulons tous un avenir où la technologie serait utilisée afin de nous donner un meilleur cadre de vie. Pour que cela puisse arriver, il faut avoir une masse critique de professionnels. En attendant que notre système d'éducation réponde à cette problématique et pour complémenter le nombre limité de professionnels qui existe aujourd'hui à Maurice, nous devons faire appel à notre diaspora et aux étrangers. Bien sûr, nous devons nous assurer qu'il y ait un véritable transfert de connaissances et de technologies.